FRANÇAIS

 

Accessible mais toujours tournée vers l’expression du sentiment dans ce qu’il a de plus trouble et de plus grisant, la musique de Dominique Dalcan suit depuis vingt-cinq ans une ligne claire aux reflets changeants. À la fois adepte d’une écriture intimiste assez française et explorateur de mondes sonores plus lointains – comme la house et le breakbeat dès ses premiers pas en 1991, ou la samba sur Ostinato en 1998 –, le Parisien a partagé sa carrière entre des disques de songwriting moderniste sous son propre nom, et d’autres, essentiellement instrumentaux, sous le pseudo de Snooze. Reconnu par la presse comme early adopter de la vague dance anglaise puis comme pionnier de la nouvelle pop française, il s’est fait remixer par Autechre et Matthew Herbert et a travaillé avec les arrangeurs Clare Fisher (Prince, Tom Jobim) et Keith Grant (Scott Walker). Après l’album Hirundo, en 2013, le premier chanté depuis 1998, Dalcan décide d’élaborer ses compositions en les associant à des visuels, fixes ou animés. L’idée consiste à développer un vaste imaginaire derrière lequel dissiper sa personnalité, sa subjectivité d’artiste. Aussi le chanteur signe-t-il ce projet du nom qui correspond à l’attitude qu’il a choisi d’adopter : Temperance.

 

C’est donc cet album, chanté en anglais afin de toucher le plus vaste public possible, qui voit en ce début 2017 son auteur quitter le format chanson pour plonger dans un bain organique. C’est une œuvre d’un seul tenant, où l’on évolue sans jamais se demander à quoi elle ressemble, ni à quel instant elle doit continuer ou s’arrêter. Dalcan parle à son sujet d’univers “post-électronique”, en ce que les machines y sont presque employées comme de vrais instruments. Rompu jadis à la pratique de l’électronique “de genre”, le chanteur, aujourd’hui libéré de tout code formel, entretient désormais un rapport mesuré aux technologies sonores. Une relation tempérante qui dépasse d’ailleurs le seul cadre musical puisqu’à travers cet usage éthique de la machine, Dalcan s’interroge, dans ses paroles et son quotidien, sur la place et l’intervention de l’homme dans la nature, et sur le rôle de son corps dans l’espace. Les titres des morceaux en témoignent : “Cold Is The Ground”, “Your Body Is A Territory”, “Roads and Rivers”, “Take Shelter”, “Small Black Piece of Field”.

 

Par touches impressionnistes, ses créations de synthèse – des beats glitchés ou des cordes artificielles – accueillent avec douceur, sans jamais heurter, son piano et son chant largement improvisé. Il y a ce souffle soul contemporain très palpable, qui fait parfois penser à certains passages du dernier Frank Ocean, malgré les différences de personnalité ou d’expérience. Et on adore toujours ces fulgurances mélodiques taquinées par de petits caprices de structure ou de mixage – un mixage ici assuré en grande partie par Laurent Collat, alias Elegia, artiste autrefois signé chez F Com. La profondeur de champ ne quitte jamais l’oreille et un précipité de mélancolie glorieuse se forme au fil des écoutes. On distingue ça et là des résonances de Blue Nile ou de Mark Hollis, enchâssées dans ce photomontage musical miraculeusement fluide. Pour la scène, le chanteur prépare une performance à la fois sonore et visuelle, en travaillant sur les images qui ont inspiré ses morceaux, ainsi qu’en dessinant celles que ses morceaux lui ont ensuite évoquées, dans un bel élan synesthésique. Une façon de relier des mondes sensibles en les ramenant vers leur racine, l’idée.

 

Disque d’une épure courageuse et vivifiante, Temperance suggère au long de ses neuf plages l’idée même de son titre : une vertu cardinale chez Platon, qui consiste à rester maître de soi-même, mais aussi de ses outils. Par son usage précisément tempérant des machines, comme par sa façon de ne pas organiser sa musique par pics d’intensité, mais plutôt par lentes vagues d’émotion, Dominique Dalcan honore ainsi l’enseignement du philosophe grec, dans un paysage musical actuel souvent trop obsédé par le trop-plein. Avec Temperance, Dominique obtient la victoire de la musique 2018 dans la catégorie album électronique de l'année.

 

 

Etienne Menu


DISCOGRAPHY

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Films

 

 

2011 : Paratonerre
2013 : Sometimes
2014 : From Here To Eternity
2015 : Point de croix
2016 : Life In Motion
2017 : Les deux M 

2018: Small Black Piece of Field

2019: Come On Yeah

Dominique Dalcan

 
Entre l’étoile et le carré (1991)
Cannibale (1994)
EP Cheval de Troie (1996)
B.O. Ma Vie en Rose (1997)
Ostinato (1998)
Music Hall (2006)
Hirundo (2014)

Snooze

 

 

The man in the shadow (1997)

Goingmobile (2001)
Americana (2005)